C’est fou comme une simple barre peut nous changer la vie, nous faire vivre une émotion jamais connue.
Je ne compte plus le nombre de tests négatifs, le nombre de tests d’ovulation utilisés, les mois passés à espérer. 11 cycles. C’est beaucoup et peu à la fois. C’est beaucoup comparé à ce que j’imaginais, comparé à toutes ces femmes qui réussissent le premier mois. Et c’est peu, peu comparé à ces femmes qui mettent des années, des procédures, des essais douloureux pour réussir.
Après notre mariage en Octobre 2019, nous avons décidé de laisser place à la chance, laisser place à la vie. J’ai avalé ma dernière pilule, jeté ma dernière plaquette, et rangé la boîte avec les restantes au fond du placard. On s’imaginait déjà annoncer une grossesse à Noël, la surprise ultime en famille. Le temps a passé, les déceptions se sont enchainées.
À l’approche d’avril, l’anniversaire de mon mari. Ses 30 ans. Une fois de plus j’imaginais de quelle manière je pourrais lui annoncer le plus beau des cadeaux devant tous nos proches. En vain.
Autour de nous, le Covid. Cette bête noire qui divise encore les opinions : crainte démesurée ou menace inconsidérée. Nous n’imaginions pas ce qui allait tous nous attendre avec ce monstre invisible. Moi, je m’en fous. Je n’ai qu’une chose en tête. Cette année sera belle car j’essaie porter la vie. Une naissance dans nos proches me tirera les larmes. Non pas de joie mais de tristesse. Non pas de jalousie mais de frustration. Des larmes retenues derrière un sourire crispé. Personne ne sait notre projet, personne ne comprendrait ma réaction. Puis une amie nous partage son heureux événement à venir. Une surprise totale pour nous. Une joie un peu plus facile car j’ai l’espoir de partager un bout d’aventure ensemble.
L’été commence et on désespère peu à peu. Après contrôle avec ma gynécologue, on convient que si à la fin d’année les essais sont toujours ponctués d’échecs, on commencera les examens de fertilité. Il nous restait 5 mois. 5 espoirs avant l’épreuve tant redoutée. Je suis terrorisée à l’idée de ne pas pouvoir porter la vie. Être maman, fonder ma famille a toujours été quelque chose qui me faisait envie. Encore plus une fois que j’ai trouvé le futur papa idéal. Imaginer ce rêve s’envoler m’était insoutenable. Je pensais déjà aux alternatives. Don d’ovocytes, mère porteuse, adoption, PMA…
Toute cette pression commençait à me bouffer le moral. Je décide de faire un mois blanc. Je range mes tests d’ovulation, mes tests de grossesse, mon application de fertilité et tout autre outil lié à une grossesse. Ce mois là, c’est un mois où je profiterai, je penserai à moi, je soufflerai pour relâcher la pression. Je vais profiter de l’été, de mon anniversaire qui je l’espère sera le dernier avant d’être mère.
Comme chaque année, l’été nous offre une nuit pluie d’étoiles filantes. On décide d’aller les observer. Allongés dans un champs, le regard haut dans la nuit, on admire ces merveilles furtives. J’avais réservé mon voeu pour la première que je verrai. Enfantillages, superstitions, vraie croyance.. Je souhaite juste avec légèreté que cette première étoile qui file m’apportera de la chance pour le voeu que je lui glisse. Permets-moi d’être mère, qu’importe quand, permets-moi juste de pouvoir porter la vie..
L’heure arrive, mon dernier anniversaire avant le quart de siècle. Je ne suis pas du genre à le fêter très entourée. Trop timide et gênée pour être au centre de l’attention. Pas même un verre d’alcool. Juste un bon repas partagé avec quelques amis sur la terrasse. Les plaisirs simples.
Au lendemain, ce n’est pas la grande forme. L’hypocondriaque en moi pense rapidement au Covid. Grosse fatigue, nausées.. Je crains pour le jour suivant car nous allons au parc d’attractions, je ne veux ni rater la journée ni y aller pour dormir sur les bancs. Avant de penser à aller au médecin, je sais qu’il me reste un ultime test de grossesse. J’hésite. Mes règles ne sont censées arriver que dans 2-3 jours, j’ai déjà fait mon pipi du matin et ce n’est même pas un test précoce. Le faire est tout simplement inutile, très peu de chance que même si grossesse il y a, elle soit détectée. Et puis je me dis que je n’aurais pas le temps de le faire demain, que je préfère vérifier pour les attractions, les médicaments, pour agir sans regrets et pouvoir le préciser au médecin si j’y vais.
Il est trop tôt je le sais. Je n’ai aucun espoir, c’est juste pour ma conscience. Je veux profiter le lendemain et me soigner sans risque de culpabiliser. Je sais qu’il va être négatif et que ce sont plutôt mes règles à venir qui me mettent mal. Je n’en parle même pas à mon mari, inutile de lui créer un espoir qui va aussitôt s’effondrer. Mon coeur se brisait chaque mois, en voyant son visage déçu quand il apprenait que j’avais mes règles.
Après quelques minutes, je saisis le test posé par terre pour le jeter à la poubelle, par habitude. Et je bloque. Je bloque devant cette deuxième barre naissante. J’avais assez eu de tests négatifs pour reconnaître la barre tant désirée. Soudain tout se lie dans ma tête, mes nausées, cette énorme fatigue, ma poitrine gonflée. Tout était là, sous mes yeux, et je n’ai rien vu. Et puis c’est mon corps entier qui pleure de soulagement, de joie.
Papa ne se doute de rien, je ne veux pas lui annoncer comme ça. J’étouffe alors mes hurlements en pleurs avec ma manche de pull devant la bouche. Je m’effondre littéralement de bonheur. On pourrait croire que j’apprends une horrible nouvelle tellement mes pleurs viennent de loin, à m’en couper le souffle. J’avais si peur que l’un de nous ait des soucis. Je me souviens répéter dans un murmure « C’est pas possible, c’est pas possible.. Je suis 3 jours avant les règles. » Et puis je re-regardais ces deux barres, et je repartais à nouveau pour des pleurs entrecoupés de « Mais si c’est possible, il y a deux barres ». Je portais la vie. ✨
